Le texte à commenter est extrait du chapitre III de la première partie, section A de l'Esthétique. Cette oeuvre représente un moment dans le système hégélien. Ce sont des cours sur l'esthétique qui ont été donné à Berlin à plusieurs périodes: à partir de 1818 et de manière continue entre 1827 et 1829. L'auteur y développe de nombreuses idées et notamment le fait que dans l'art, l'esprit se manifeste. Cette progression de l'apparition de l'esprit dans l'oeuvre d'art doit être étudiée scientifiquement. Le texte est situé dans un passage traitant de la relation de l'idéal à la nature. Il semble pertinent de rappeler le titre du chapitre dans lequel est extrait le texte, c'est-à dire "Du beau artistique ou de l'idéal." La section A quant à elle s'intitule "De l'idéal comme tel." Ce dont il était question avant cet extrait, se résumerait en quelque sorte à la mise en place des termes d'un débat. En effet, Hegel écrit que "les uns prétendent que les formes naturelles, sous lesquelles apparaît l'esprit, sont si belles et si parfaites par elles-mêmes, sans avoir été retravaillées par l'art, qu'il n'y a pas de beau plus élevé qui, sous le nom d'idéal, se distingue du beau réel, l'art n'étant pas même capable de rejoindre le niveau qu'atteint déjà la nature. Les autres font sentir la nécessité pour l'art de trouver par lui-même, en opposition avec le réel, d'autres formes plus idéales et un mode de manifestation qui lui soit propre." Puis il développe le point de vue de Von Rumohr. Ce dernier soutient que c’est dans la forme naturelle que se manifeste le beau véritable. Hegel concède alors que Von Rumohr a raison de s’opposer à ceux qui pensent que dans les anciennes formes d’art dont les formes idéales, auraient été reproduites au mépris des formes naturelles vraies, c’est-à dire représentées « sous formes d’abstractions vides et fausses ». Mais Hegel dans cet extrait s'attache plus particulièrement à montrer en quoi l'idéal artistique et la nature s'opposent. Il s'interroge sur l'existence de l'idéal dans la nature. En effet, lorsque l'artiste peint ou sculpte une belle femme, prend-il pour modèle une femme qui existe vraiment? Cela revient donc à se demander si l'idéal existe dans la nature ou non.
Selon Hegel, il est vain de tenter de répondre à cette question. Si l'on présuppose que la nature ne représente en rien quoique ce soit de spirituel mais aussi que l'art est une manifestation de l'esprit. Alors n'est-il pas vain de se borner à chercher un idéal dans la nature, au sens où l'on ne peut trouver qu'une belle apparence? On ne peut pas se limiter à une belle forme en art. Cette dernière doit être porteuse également d'une signification fondamentale. Or comme il l'explique précédemment, la nature "ne représente rien de spirituel." De plus selon l'auteur, chacun ne s'accorde pas forcément sur la même chose dès lors qu'il est question de beauté. Chacun peut avoir des avis différents. Pour que l'idéal existe dans la nature, il faudrait que ce ne soit pas qu'une belle forme ou qu'une belle physionomie.
On peut distinguer trois mouvements de la pensée de l'auteur dans ce texte. Dans un premier temps, il s'attache au rapport entre ce qui est dans l'esprit de l'artiste et ce qui est extérieur à lui. Ce texte traite à sa façon de l'inspiration, mais plus particulièrement, de la place de la nature (en tant que ce qui est extérieur à l'artiste) dans l'inspiration de l'artiste. Hegel s'interroge sur le travail qui précède la création de l'oeuvre, c'est-à dire lorsqu'elle est à l'état natif dans l'esprit de l'artiste. Il s'intéresse à la nature et au spirituel. Dans un second temps, il analyse en quoi l'art dépasse la nature et en quoi c'est cela qui pose problème dans la question de l'existence de l'idéal dans la nature. C'est à ce moment-là qu'Hegel énonce la thèse du texte. Dans un dernier temps, il propose une tentative de réponse à cette question, une sorte de dépassement à cette aporie.
L'auteur commence par expliquer ce qui est dans l'esprit de l'artiste avant qu'il ne débute à mettre en forme son oeuvre. Il s'intéresse donc sur la réflexion précédant le passage de l'idée à la forme sensible, autrement dit avant que l'artiste ne crée effectivement l'oeuvre.
Hegel parle de "formes naturelles existantes du contenu spirituel." On peut se risquer à émettre deux hypothèses à propos de ce contenu spirituel concernant ce qui est naturel. Autrement dit, c'est soit une sorte de conception que l'on aurait en soi de la nature ou soit l'idéal. En ce qui concerne la première hypothèse, il est nécessaire de prendre un exemple pour la clarifier. En effet, lorsque je vais entendre le mot "arbre" par exemple. Automatiquement, cela va susciter une image d'un arbre dans mon esprit. J'aurais cette image dans la tête sans pour autant avoir cet arbre en face de moi. Et il est même possible que cette image ne corresponde en rien à tous les arbres que j'ai vu dans toute ma vie, cette image n'est rien que la représentation d'un arbre en général. C'est un peu comme si l'on prenait toutes les images des arbres que l'on aurait vu et dont on effacerait les particularités. Il est difficile de définir précisément ce qu'entend Hegel par "nature" puisque dans l'Esthétique, l'auteur procède de manière dialectique dans sa réflexion. Cela a pour conséquence que les définitions qu'il donne ne sont pas fixées de manière définitive et irréversible. Elle sont en mouvement dans son système. Ici, on peut donc se risquer à définir la nature comme étant une extériorité matérielle. Pourquoi Hegel parle de la nature et du beau artistique? Dans les chapitres précédents, il expliquait en quoi le beau artistique est supérieur au beau naturel, c'est-à dire ce en quoi certains éléments naturels peuvent être considérés comme beaux. Il est important de rappeler que Hegel fonde cette supériorité sur un critère, c'est-à dire le spirituel. L'oeuvre d'art prend sa valeur dans le fait qu'elle est modelée par l'esprit. Mais il y a aussi le fait que la vie de l'esprit est supérieure à la vie naturelle (que Hegel ne nie pas). La vie naturelle consiste en majorité dans l'apparence de la vie organique et de la vie sensible. L'oeuvre d'art, c'est la réalisation de l'esprit et c'est en cela qu'elle dépasse la nature. Dans l'oeuvre d'art, le sensible se fait intelligible et c'est ce qui fait sa valeur. Cette dernière est brute et contient rien de spirituel dès lors qu'elle n'a pas été transformée par l'esprit.
Les formes que l'artiste a dans son esprit concernant la nature, c'est-à dire des choses extérieures, doivent être considérées comme symboliques. Cependant, le terme de "symbolique" prend un sens très particulier chez Hegel. En effet dans l'Esthétique, Hegel expose une dialectique des formes artistiques, c'est-à dire que dans le processus dialectique, l'esprit se reconnaît de plus en plus dans le sensible. Il y a de l'esprit dans l'art et cet esprit doit être de plus en plus visible. L'auteur développe donc plusieurs formes d'art dans lesquelles l'esprit se reconnaît de plus et en plus. La première forme d'art est la forme symbolique. On va essayer de mettre en rapport cette forme d'art avec l'usage qu'Hegel fait de la notion de "symbolique" dans cet extrait. La forme d'art symbolique est le premier moment du développement de l'idéal du beau. Elle est caractérisée par la séparation du contenu et de la forme, c'est-à dire du sensible. Il y a une hétérogénéité et une disproportion de l'un et de l'autre. L'idée du beau y est encore abstraite, indéterminée. Cependant, Hegel précise le sens de "symbolique" dans le début de ce texte. Ces formes naturelles présentes dans l'esprit de l'artiste sont qualifiées de "symbolique" puisqu'elles "ne sont rien immédiatement par elles-mêmes" , et plus précisément, "elles ne sont que la manifestation de l'intérieur, et l'expression du spirituel." C'est assez complexe à expliquer clairement ce que souhaite dire Hegel. Ces formes ne sont rien par elles-mêmes c'est-à dire qu'elles ont besoin d'un individu qui puisse les exprimer, les extérioriser en tant qu'elles font parties du contenu spirituel (autrement dit de l'esprit d'un individu). Elles ne sont donc rien sans lui, puisqu'elles ne pourraient pas s'extérioriser. Elles ne sont que du spirituel et n'ont donc pas de forme sensible, c'est-à dire ce qui à ce moment-là serait susceptible de leur faire acquérir une existence propre et indépendante de l'individu. Ces formes ne sont donc que l'extériorisation de la sensibilité et la manifestation de l'esprit, de ce qui relève de la spiritualité de l'individu. L'auteur les qualifie donc de symboliques au sens où elles sont exclues du sensible.
Hegel ajoute que ces formes naturelles du contenu spirituel, si on les exclut du domaine de l'art, elles sont idéales. De cette manière, elles se distinguent de la nature, puisqu'elle n'est en rien spirituelle. En effet, l'auteur dans le chapitre précédent explique que "le naturel consiste précisément en ce que son âme demeure seulement intérieure, c'est-à dire qu'elle ne s'extériorise pas elle-même comme idéal." La vie naturelle ne va pas au-delà de la sensation, qui reste en soi sans pénétrer totalement la réalité tout entière. C'est en cela que la nécessité du beau artistique s'impose au sens où il permet de "rendre l'extérieur conforme à son concept." # Dans la beauté artistique, l'esprit est à l'oeuvre consciemment. L'art rend l'esprit sensible et c'est qu'à cette condition que l'art peut s'emparer des modèles naturels, pour les idéaliser, les spiritualiser.
On remarque que Hegel passe dans un deuxième moment de son argumentation avec la conjonction "or". Cela caractérise donc un autre mouvement de réflexion. Peut-être est-il possible de parler de cette partie comme étant le deuxième moment du mouvement dialectique?
L'auteur pose alors une exigence de l'art par rapport à la nature. Il est nécessaire qu'il y ait une forme sensible dès lors qu'il est question d'oeuvre d'art. En effet, l'oeuvre d'art est le devenir sensible de l'idée. Dans l'oeuvre d'art, l'esprit recherche une présence sensible délivrée de la charpente de sa matérialité simple. "Par là, le sensible dans l'oeuvre d'art est élevé à une simple apparence face à l'existence immédiate de la chose naturelle, et l'oeuvre d'art se situe au milieu entre la sensibilité immédiate et la pensée idéale." La dimension sensible de l'art est nécessaire et de toute façon, toutes les espèces d'art ont une dimension sensible. Pour qu'il y ait une oeuvre d'art, il y a cette exigence de l'esprit de se manifester par et à travers le sensible. Mais en ce qui concerne le sensible, il faut ajouter qu'il n'est question que de l'apparence du sensible. Cet état de pure apparence s'oppose à la réalité immédiate des objets naturels. Hegel prend alors l'exemple des pierres, des plantes et de la vie organique. Il s'ensuit que le contenu advient effectivement en se donnant à la forme qui convient à ce qu'il est. Hegel précise bien que le contenu a une "forme propre extérieure existante." Il existe une forme qui adéquat parfaitement avec l'idée. La forme, c'est la forme que se donne l'esprit. Cela rappelle ce que l'auteur exposait à propos de la forme d'art classique. En effet, ce moment dans la dialectique des formes artistiques correspond à l'unité parfaite du sens et du sensible. C'est la maîtrise du spirituel que le naturel.
Hegel pose alors une nuance et son argumentation prend un nouveau tournant. Si l'on accepte ce qu'il expose précédemment, à savoir que le spirituel s'exprime dans une forme sensible qui lui convient. Il explique que d'un point de vue scientifique, il est vain de se demander si ce qui est dans la nature est suffisamment beau pour que l'art puisse s'en inspirer. Il convient de préciser ce qu'entend Hegel par un "point de vue scientifique." On peut supposer qu'il s'agit d'une certaine manière d'une science philosophique. Pour Hegel, la philosophie de l'art, c'est-à dire du beau artistique, doit être traitée scientifiquement. Donc la philosophie est une science, ici, c'est une science du sens, de la sensation, du beau. Dans un sens général, le caractère scientifique c'est ce qui repose sur des critères précis de vérification permettant une objectivité des résultats.
Or l'auteur pose une limite à la ratio, c'est-à dire ce qui se définit comme étant à la fois comme une faculté et comme l'acte de rendre raison de quelque chose. Rendre raison, c’est en dégager la présentation d'une chose comme ayant tel caractère. Dans ce que l'on dégage, il y a le sens de la chose dont on rend compte. Selon Hegel, chercher à savoir si le beau naturel peut inspirer l'artiste qui peut alors les utiliser comme modèle, est une question qui demeure sans réponse. En effet, c'est question d'ordre empirique et par la même occasion subjectif. Par subjectif, on entend ce qui est relatif au sujet, ce qui lui appartient. Il faut remarquer qu'il y a une dimension d'arbitraire dans le subjectif, et c'est de cela dont il est question dans ce texte. Personne ne voit le monde qui l'entoure de la même façon, et par conséquent, personne ne voit quelque chose de beau de la même façon qu'un autre. Un tel peut penser que telle actrice est belle, un autre peut dire qu'elle est sublime, un dernier peut la trouver laide. Mais il faut tout de même soulever l'enjeu de cette question dans le domaine de la création artistique. De nombreux peintres prennent ou ont pris des modèles pour leurs oeuvres. On sait par exemple que Gustave Moreau pour réaliser Orphée, a d'abord peint les deux personnages à partir d'un modèle nu et d'une statue de Michel-Ange. Mais on peut aussi prendre l'exemple de Burne-Jones et de son modèle Mary Zambaco. Alors dès le moment où l'on se refuse à dire que l'art ne s'inspire pas de formes existantes dans la nature pour représenter des personnages incarnant des valeurs, est-ce que ça n'est pas remettre en question ce qui a été fait en art? De plus, on remarque que Hegel prend des exemples de sujets qui ont une dimension spirituelle très importante, c'est-à dire des dieux (Jupiter, Junon, Vénus) ou des personnages de la religion chrétienne (saint Pierre, le Christ, saint Jean, la Vierge Marie). Les représentations artistiques de ces personnages doivent donc comporter une expression du spirituel qui puisse leur convenir. Mais cependant, on peut se demander où est le lien ou le noeud du problème? En quoi c'est en rapport avec ce qu'a dit Hegel précédemment? En effet dans la nature, même si l'on trouve une femme à la physionomie parfaite pour que le peintre s'inspire d'elle pour une représentation de Vénus, il n'est après tout question que d'un corps. Hegel précise bien que le problème réside dans le fait de s'inspirer de formes naturelles qui soient à la fois "belles et expressives". Donc même si dans l'éventualité où une femme puisse avoir le physique nécessaire pour incarner une Vénus, encore faut-il que d'elle émane un charme particulier. Sinon ça ne reste qu'un corps dont la dimension spirituelle serait amputée.
Dans ce dernier moment, Hegel tente de proposer une réponse tout en s'inspirant de l'art grec. Puisqu'en effet dans la partie précédente, l'auteur mettait en évidence une aporie. Il montre en quoi il y a une limite interne à cette forme d'art.
Hegel esquisse une réponse et s'inscrit dans la forme d'art classique, et plus particulièrement dans la statuaire grecque. En effet, Hegel explique dans la suite du texte à commenter que les statues grecques doivent incarner "un caractère déterminé." Ce n'est donc pas qu'une simple matérialité, c'est le fait de "maintenir chaque forme dans un rapport solide avec la signification universelle qu'elle doit incarner." Et c'est en cela que réside la difficulté de trouver l'idéal dans la nature. Il s'agit d'abord de "montrer" c'est-à dire selon l’étymologie latine monstrare , c’est effectuer un acte qui a pour fonction de monere , d’agir sur un esprit (mens), de l’avertir. Monstrare exprime toute action d’indiquer. L’indication requiert des signes qui se prêtent à être compris, sans envahir la sensibilité de leur présence. L’indication se fait renvoie certain de l’existence de son objet. Pour donner une réponse à la question sur l'existence de l'idéal dans la nature, on ne peut que tenter de la montrer ou tout simplement la constater soi-même. Cependant, ainsi que cela a été dit auparavant, il ne faut pas oublier que les pensées concernant ce qui est beau, ne sont pas toujours partagées par tout le monde. De plus, chacun cherchera à affirmer qu’en son sens, il a raison et il n’aura pas pour autant d’arguments d’autorité pour faire admettre aux autres sa pensée. On tombe donc dans une nouvelle aporie.
De plus, dans l’éventualité où l’on trouverait une forme ou une physionomie qui serait parfaite en tout point, cela ne pourrait pas pour autant porter le nom d’idéal. En effet, l’idéal implique non seulement une forme qui soit belle mais aussi qu’elle contienne « une signification fondamentale » (ce que l’auteur met bien en évidence lorsqu’il parle de la statuaire grecque). Mais « une telle signification peut certes trouver son expression propre dans la réalité existante; il n’y a, par exemple, presque aucun visage qui ne puisse rendre l’aspect de la pitié, de la dévotion, de la sérénité, etc. Mais ces physionomies expriment également mille autres choses, qui s’accordent mal ou ne sont pas en rapport direct avec la signification fondamentale à exprimer. » En effet, trouver une belle forme ou physionomie dans la nature ne suffit pas. Il ne faut pas oublier que l’oeuvre d’art contient à la fois une dimension spirituelle et une dimension sensible. Lorsqu'on parle de belles formes, on ne s’attache qu’à la matérialité et l’on néglige le contenu spirituel que l’art doit manifester. Par conséquent, si moi, Botticelli, je veux peindre Vénus et que je tiens à prendre une femme pour modèle alors selon Hegel, le modèle que je choisis, ne doit pas seulement être physiquement irréprochable mais elle doit en plus être l’incarnation parfaite de l’idée de la beauté. Vénus étant la déesse de l’amour et de la beauté dans la mythologie romaine, c’est en cela que réside que ce qu’Hegel appelle la « signification fondamentale. » De cette façon, il termine en donnant l’exemple d’une statue. Cette dernière peut être parfaitement belle du point de vue de la forme et peut n’avoir rien d’intéressant d’un point de vue spirituel. Et c’est pour ça que Hegel dit qu’elle peut être qualifiée de « froide et insignifiante. »
Par ailleurs, l’auteur ajoute que l’idéal « implique en même temps l’individualité du contenu, et aussi par conséquent de la forme. » Il semble nécessaire de dire que ce qu’il dit est assez difficile à expliquer. En effet, le mot « individualité » donne l’idée que le contenu et la forme puissent être pensés séparément. Or en ce qui concerne l’idéal, on peut se demander s’il n’est pas question d’une union parfaite du sens et du sensible ou quelque chose qui est du domaine de la pensée pure? Et étant donné le mouvement permanent de la pensée de l’auteur, on ne peut donner de définition fixe de ce qu’est précisément l’idéal, on ne peut que se contenter d’en donner des esquisses. Hegel explique dans ce passage du texte qu’il a donné une définition de l’idéal précédemment. Au début du chapitre III, il définit l’idéal comme:"Cette propriété de reconduire l'existence extérieure dans le spirituel de telle manière que l'apparence extérieure conforme à l'esprit en soit la manifestation, constitue la nature de l'idéal." Et quelques lignes plus loin comme: "L'idéal est donc la réalité retirée du domaine des singularités et des contingences dans la mesure où l'intérieur qui s'élève de cette extériorité vers l'universalité apparaît lui-même comme une individualité vivante." Mais il donne aussi une autre indication à la page 241 même si cela concerne plus quelque chose de l‘ordre de l‘acte de l‘esprit: "Maintenant puisque c'est l'esprit qui réalise lui-même sous la forme de l'apparence extérieure le monde intérieur de son contenu plein d'intérêt en soi et pour soi, nous nous demandons ce que signifie l'opposition de l'idéal et du naturel. En effet, le naturel perd ici le sens propre dans lequel on entend ce mot, car il est compris comme forme extérieure de l'esprit, et ne tient donc pas seulement sa valeur du fait d'exister immédiatement comme vie animale, paysage naturel, etc., mais aussi du fait qu'il apparaît [...] comme expression du spirituel dans laquelle l'esprit lui-même s'incarne [...] comme quelque chose de déjà idéalisé. Car s'approprier par l'esprit, façonner, figurer par l'esprit, se nomme en d'autres termes idéaliser."
En conclusion, selon Hegel, s’interroger sur l’existence de l’idéal est dans la nature est une question qui demeure sans réponse. Trouver une belle forme ou une belle physionomie n'est pas suffisant. De plus, se borner à imiter le plus parfaitement une belle forme est absolument creux. En cela, il n'est question que d'une imitation de la nature dont l'art ne rendrait que quelque chose dénué de sa dimension spirituelle. Quelques lignes plus loin dans le passage où est situé l'extrait à commenter, Hegel éclaire différent sa réponse: "maintenant, l'on pourrait imaginer qu'il suffit à l'artiste de recueillir ça et là dans le monde réel les meilleures formes et les rassembler ou, comme on le fait parfois, de faire son choix de physionomies et d'attitudes [...], en vue de trouver les formes adéquates qui conviennent à son sujet. Mais quand on a ainsi rassemblé et choisi, on n'a encore rien fait; l'artiste doit être un créateur, recourir à son imagination propre, faire preuve de discernement dans le choix des formes qui conviennent, montrer un sens profond et une vive sensibilité pour réaliser spontanément et d'un seul jet la signification qui l'anime." Cependant, on peut trouver des échos de ce thème dans une oeuvre de Balzac. En effet dans Le Chef-d’oeuvre inconnu l’artiste Frenhofer s‘exclame: « il m’a manqué jusqu‘à présent de rencontrer une femme irréprochable, un corps dont les contours soient d’une beauté parfaite, et dont la carnation... Mais est-elle vivante, dit-il en s’interrompant, cette introuvable Vénus des anciens, si souvent cherchée, et dont nous rencontrons à peine quelques beautés éparses? [...]pour voir un moment, une seule fois, la nature divine complète, l’idéal enfin, [...]mais j’irai te chercher dans tes limbes, beauté céleste! »
Selon Hegel, il est vain de tenter de répondre à cette question. Si l'on présuppose que la nature ne représente en rien quoique ce soit de spirituel mais aussi que l'art est une manifestation de l'esprit. Alors n'est-il pas vain de se borner à chercher un idéal dans la nature, au sens où l'on ne peut trouver qu'une belle apparence? On ne peut pas se limiter à une belle forme en art. Cette dernière doit être porteuse également d'une signification fondamentale. Or comme il l'explique précédemment, la nature "ne représente rien de spirituel." De plus selon l'auteur, chacun ne s'accorde pas forcément sur la même chose dès lors qu'il est question de beauté. Chacun peut avoir des avis différents. Pour que l'idéal existe dans la nature, il faudrait que ce ne soit pas qu'une belle forme ou qu'une belle physionomie.
On peut distinguer trois mouvements de la pensée de l'auteur dans ce texte. Dans un premier temps, il s'attache au rapport entre ce qui est dans l'esprit de l'artiste et ce qui est extérieur à lui. Ce texte traite à sa façon de l'inspiration, mais plus particulièrement, de la place de la nature (en tant que ce qui est extérieur à l'artiste) dans l'inspiration de l'artiste. Hegel s'interroge sur le travail qui précède la création de l'oeuvre, c'est-à dire lorsqu'elle est à l'état natif dans l'esprit de l'artiste. Il s'intéresse à la nature et au spirituel. Dans un second temps, il analyse en quoi l'art dépasse la nature et en quoi c'est cela qui pose problème dans la question de l'existence de l'idéal dans la nature. C'est à ce moment-là qu'Hegel énonce la thèse du texte. Dans un dernier temps, il propose une tentative de réponse à cette question, une sorte de dépassement à cette aporie.
L'auteur commence par expliquer ce qui est dans l'esprit de l'artiste avant qu'il ne débute à mettre en forme son oeuvre. Il s'intéresse donc sur la réflexion précédant le passage de l'idée à la forme sensible, autrement dit avant que l'artiste ne crée effectivement l'oeuvre.
Hegel parle de "formes naturelles existantes du contenu spirituel." On peut se risquer à émettre deux hypothèses à propos de ce contenu spirituel concernant ce qui est naturel. Autrement dit, c'est soit une sorte de conception que l'on aurait en soi de la nature ou soit l'idéal. En ce qui concerne la première hypothèse, il est nécessaire de prendre un exemple pour la clarifier. En effet, lorsque je vais entendre le mot "arbre" par exemple. Automatiquement, cela va susciter une image d'un arbre dans mon esprit. J'aurais cette image dans la tête sans pour autant avoir cet arbre en face de moi. Et il est même possible que cette image ne corresponde en rien à tous les arbres que j'ai vu dans toute ma vie, cette image n'est rien que la représentation d'un arbre en général. C'est un peu comme si l'on prenait toutes les images des arbres que l'on aurait vu et dont on effacerait les particularités. Il est difficile de définir précisément ce qu'entend Hegel par "nature" puisque dans l'Esthétique, l'auteur procède de manière dialectique dans sa réflexion. Cela a pour conséquence que les définitions qu'il donne ne sont pas fixées de manière définitive et irréversible. Elle sont en mouvement dans son système. Ici, on peut donc se risquer à définir la nature comme étant une extériorité matérielle. Pourquoi Hegel parle de la nature et du beau artistique? Dans les chapitres précédents, il expliquait en quoi le beau artistique est supérieur au beau naturel, c'est-à dire ce en quoi certains éléments naturels peuvent être considérés comme beaux. Il est important de rappeler que Hegel fonde cette supériorité sur un critère, c'est-à dire le spirituel. L'oeuvre d'art prend sa valeur dans le fait qu'elle est modelée par l'esprit. Mais il y a aussi le fait que la vie de l'esprit est supérieure à la vie naturelle (que Hegel ne nie pas). La vie naturelle consiste en majorité dans l'apparence de la vie organique et de la vie sensible. L'oeuvre d'art, c'est la réalisation de l'esprit et c'est en cela qu'elle dépasse la nature. Dans l'oeuvre d'art, le sensible se fait intelligible et c'est ce qui fait sa valeur. Cette dernière est brute et contient rien de spirituel dès lors qu'elle n'a pas été transformée par l'esprit.
Les formes que l'artiste a dans son esprit concernant la nature, c'est-à dire des choses extérieures, doivent être considérées comme symboliques. Cependant, le terme de "symbolique" prend un sens très particulier chez Hegel. En effet dans l'Esthétique, Hegel expose une dialectique des formes artistiques, c'est-à dire que dans le processus dialectique, l'esprit se reconnaît de plus en plus dans le sensible. Il y a de l'esprit dans l'art et cet esprit doit être de plus en plus visible. L'auteur développe donc plusieurs formes d'art dans lesquelles l'esprit se reconnaît de plus et en plus. La première forme d'art est la forme symbolique. On va essayer de mettre en rapport cette forme d'art avec l'usage qu'Hegel fait de la notion de "symbolique" dans cet extrait. La forme d'art symbolique est le premier moment du développement de l'idéal du beau. Elle est caractérisée par la séparation du contenu et de la forme, c'est-à dire du sensible. Il y a une hétérogénéité et une disproportion de l'un et de l'autre. L'idée du beau y est encore abstraite, indéterminée. Cependant, Hegel précise le sens de "symbolique" dans le début de ce texte. Ces formes naturelles présentes dans l'esprit de l'artiste sont qualifiées de "symbolique" puisqu'elles "ne sont rien immédiatement par elles-mêmes" , et plus précisément, "elles ne sont que la manifestation de l'intérieur, et l'expression du spirituel." C'est assez complexe à expliquer clairement ce que souhaite dire Hegel. Ces formes ne sont rien par elles-mêmes c'est-à dire qu'elles ont besoin d'un individu qui puisse les exprimer, les extérioriser en tant qu'elles font parties du contenu spirituel (autrement dit de l'esprit d'un individu). Elles ne sont donc rien sans lui, puisqu'elles ne pourraient pas s'extérioriser. Elles ne sont que du spirituel et n'ont donc pas de forme sensible, c'est-à dire ce qui à ce moment-là serait susceptible de leur faire acquérir une existence propre et indépendante de l'individu. Ces formes ne sont donc que l'extériorisation de la sensibilité et la manifestation de l'esprit, de ce qui relève de la spiritualité de l'individu. L'auteur les qualifie donc de symboliques au sens où elles sont exclues du sensible.
Hegel ajoute que ces formes naturelles du contenu spirituel, si on les exclut du domaine de l'art, elles sont idéales. De cette manière, elles se distinguent de la nature, puisqu'elle n'est en rien spirituelle. En effet, l'auteur dans le chapitre précédent explique que "le naturel consiste précisément en ce que son âme demeure seulement intérieure, c'est-à dire qu'elle ne s'extériorise pas elle-même comme idéal." La vie naturelle ne va pas au-delà de la sensation, qui reste en soi sans pénétrer totalement la réalité tout entière. C'est en cela que la nécessité du beau artistique s'impose au sens où il permet de "rendre l'extérieur conforme à son concept." # Dans la beauté artistique, l'esprit est à l'oeuvre consciemment. L'art rend l'esprit sensible et c'est qu'à cette condition que l'art peut s'emparer des modèles naturels, pour les idéaliser, les spiritualiser.
On remarque que Hegel passe dans un deuxième moment de son argumentation avec la conjonction "or". Cela caractérise donc un autre mouvement de réflexion. Peut-être est-il possible de parler de cette partie comme étant le deuxième moment du mouvement dialectique?
L'auteur pose alors une exigence de l'art par rapport à la nature. Il est nécessaire qu'il y ait une forme sensible dès lors qu'il est question d'oeuvre d'art. En effet, l'oeuvre d'art est le devenir sensible de l'idée. Dans l'oeuvre d'art, l'esprit recherche une présence sensible délivrée de la charpente de sa matérialité simple. "Par là, le sensible dans l'oeuvre d'art est élevé à une simple apparence face à l'existence immédiate de la chose naturelle, et l'oeuvre d'art se situe au milieu entre la sensibilité immédiate et la pensée idéale." La dimension sensible de l'art est nécessaire et de toute façon, toutes les espèces d'art ont une dimension sensible. Pour qu'il y ait une oeuvre d'art, il y a cette exigence de l'esprit de se manifester par et à travers le sensible. Mais en ce qui concerne le sensible, il faut ajouter qu'il n'est question que de l'apparence du sensible. Cet état de pure apparence s'oppose à la réalité immédiate des objets naturels. Hegel prend alors l'exemple des pierres, des plantes et de la vie organique. Il s'ensuit que le contenu advient effectivement en se donnant à la forme qui convient à ce qu'il est. Hegel précise bien que le contenu a une "forme propre extérieure existante." Il existe une forme qui adéquat parfaitement avec l'idée. La forme, c'est la forme que se donne l'esprit. Cela rappelle ce que l'auteur exposait à propos de la forme d'art classique. En effet, ce moment dans la dialectique des formes artistiques correspond à l'unité parfaite du sens et du sensible. C'est la maîtrise du spirituel que le naturel.
Hegel pose alors une nuance et son argumentation prend un nouveau tournant. Si l'on accepte ce qu'il expose précédemment, à savoir que le spirituel s'exprime dans une forme sensible qui lui convient. Il explique que d'un point de vue scientifique, il est vain de se demander si ce qui est dans la nature est suffisamment beau pour que l'art puisse s'en inspirer. Il convient de préciser ce qu'entend Hegel par un "point de vue scientifique." On peut supposer qu'il s'agit d'une certaine manière d'une science philosophique. Pour Hegel, la philosophie de l'art, c'est-à dire du beau artistique, doit être traitée scientifiquement. Donc la philosophie est une science, ici, c'est une science du sens, de la sensation, du beau. Dans un sens général, le caractère scientifique c'est ce qui repose sur des critères précis de vérification permettant une objectivité des résultats.
Or l'auteur pose une limite à la ratio, c'est-à dire ce qui se définit comme étant à la fois comme une faculté et comme l'acte de rendre raison de quelque chose. Rendre raison, c’est en dégager la présentation d'une chose comme ayant tel caractère. Dans ce que l'on dégage, il y a le sens de la chose dont on rend compte. Selon Hegel, chercher à savoir si le beau naturel peut inspirer l'artiste qui peut alors les utiliser comme modèle, est une question qui demeure sans réponse. En effet, c'est question d'ordre empirique et par la même occasion subjectif. Par subjectif, on entend ce qui est relatif au sujet, ce qui lui appartient. Il faut remarquer qu'il y a une dimension d'arbitraire dans le subjectif, et c'est de cela dont il est question dans ce texte. Personne ne voit le monde qui l'entoure de la même façon, et par conséquent, personne ne voit quelque chose de beau de la même façon qu'un autre. Un tel peut penser que telle actrice est belle, un autre peut dire qu'elle est sublime, un dernier peut la trouver laide. Mais il faut tout de même soulever l'enjeu de cette question dans le domaine de la création artistique. De nombreux peintres prennent ou ont pris des modèles pour leurs oeuvres. On sait par exemple que Gustave Moreau pour réaliser Orphée, a d'abord peint les deux personnages à partir d'un modèle nu et d'une statue de Michel-Ange. Mais on peut aussi prendre l'exemple de Burne-Jones et de son modèle Mary Zambaco. Alors dès le moment où l'on se refuse à dire que l'art ne s'inspire pas de formes existantes dans la nature pour représenter des personnages incarnant des valeurs, est-ce que ça n'est pas remettre en question ce qui a été fait en art? De plus, on remarque que Hegel prend des exemples de sujets qui ont une dimension spirituelle très importante, c'est-à dire des dieux (Jupiter, Junon, Vénus) ou des personnages de la religion chrétienne (saint Pierre, le Christ, saint Jean, la Vierge Marie). Les représentations artistiques de ces personnages doivent donc comporter une expression du spirituel qui puisse leur convenir. Mais cependant, on peut se demander où est le lien ou le noeud du problème? En quoi c'est en rapport avec ce qu'a dit Hegel précédemment? En effet dans la nature, même si l'on trouve une femme à la physionomie parfaite pour que le peintre s'inspire d'elle pour une représentation de Vénus, il n'est après tout question que d'un corps. Hegel précise bien que le problème réside dans le fait de s'inspirer de formes naturelles qui soient à la fois "belles et expressives". Donc même si dans l'éventualité où une femme puisse avoir le physique nécessaire pour incarner une Vénus, encore faut-il que d'elle émane un charme particulier. Sinon ça ne reste qu'un corps dont la dimension spirituelle serait amputée.
Dans ce dernier moment, Hegel tente de proposer une réponse tout en s'inspirant de l'art grec. Puisqu'en effet dans la partie précédente, l'auteur mettait en évidence une aporie. Il montre en quoi il y a une limite interne à cette forme d'art.
Hegel esquisse une réponse et s'inscrit dans la forme d'art classique, et plus particulièrement dans la statuaire grecque. En effet, Hegel explique dans la suite du texte à commenter que les statues grecques doivent incarner "un caractère déterminé." Ce n'est donc pas qu'une simple matérialité, c'est le fait de "maintenir chaque forme dans un rapport solide avec la signification universelle qu'elle doit incarner." Et c'est en cela que réside la difficulté de trouver l'idéal dans la nature. Il s'agit d'abord de "montrer" c'est-à dire selon l’étymologie latine monstrare , c’est effectuer un acte qui a pour fonction de monere , d’agir sur un esprit (mens), de l’avertir. Monstrare exprime toute action d’indiquer. L’indication requiert des signes qui se prêtent à être compris, sans envahir la sensibilité de leur présence. L’indication se fait renvoie certain de l’existence de son objet. Pour donner une réponse à la question sur l'existence de l'idéal dans la nature, on ne peut que tenter de la montrer ou tout simplement la constater soi-même. Cependant, ainsi que cela a été dit auparavant, il ne faut pas oublier que les pensées concernant ce qui est beau, ne sont pas toujours partagées par tout le monde. De plus, chacun cherchera à affirmer qu’en son sens, il a raison et il n’aura pas pour autant d’arguments d’autorité pour faire admettre aux autres sa pensée. On tombe donc dans une nouvelle aporie.
De plus, dans l’éventualité où l’on trouverait une forme ou une physionomie qui serait parfaite en tout point, cela ne pourrait pas pour autant porter le nom d’idéal. En effet, l’idéal implique non seulement une forme qui soit belle mais aussi qu’elle contienne « une signification fondamentale » (ce que l’auteur met bien en évidence lorsqu’il parle de la statuaire grecque). Mais « une telle signification peut certes trouver son expression propre dans la réalité existante; il n’y a, par exemple, presque aucun visage qui ne puisse rendre l’aspect de la pitié, de la dévotion, de la sérénité, etc. Mais ces physionomies expriment également mille autres choses, qui s’accordent mal ou ne sont pas en rapport direct avec la signification fondamentale à exprimer. » En effet, trouver une belle forme ou physionomie dans la nature ne suffit pas. Il ne faut pas oublier que l’oeuvre d’art contient à la fois une dimension spirituelle et une dimension sensible. Lorsqu'on parle de belles formes, on ne s’attache qu’à la matérialité et l’on néglige le contenu spirituel que l’art doit manifester. Par conséquent, si moi, Botticelli, je veux peindre Vénus et que je tiens à prendre une femme pour modèle alors selon Hegel, le modèle que je choisis, ne doit pas seulement être physiquement irréprochable mais elle doit en plus être l’incarnation parfaite de l’idée de la beauté. Vénus étant la déesse de l’amour et de la beauté dans la mythologie romaine, c’est en cela que réside que ce qu’Hegel appelle la « signification fondamentale. » De cette façon, il termine en donnant l’exemple d’une statue. Cette dernière peut être parfaitement belle du point de vue de la forme et peut n’avoir rien d’intéressant d’un point de vue spirituel. Et c’est pour ça que Hegel dit qu’elle peut être qualifiée de « froide et insignifiante. »
Par ailleurs, l’auteur ajoute que l’idéal « implique en même temps l’individualité du contenu, et aussi par conséquent de la forme. » Il semble nécessaire de dire que ce qu’il dit est assez difficile à expliquer. En effet, le mot « individualité » donne l’idée que le contenu et la forme puissent être pensés séparément. Or en ce qui concerne l’idéal, on peut se demander s’il n’est pas question d’une union parfaite du sens et du sensible ou quelque chose qui est du domaine de la pensée pure? Et étant donné le mouvement permanent de la pensée de l’auteur, on ne peut donner de définition fixe de ce qu’est précisément l’idéal, on ne peut que se contenter d’en donner des esquisses. Hegel explique dans ce passage du texte qu’il a donné une définition de l’idéal précédemment. Au début du chapitre III, il définit l’idéal comme:"Cette propriété de reconduire l'existence extérieure dans le spirituel de telle manière que l'apparence extérieure conforme à l'esprit en soit la manifestation, constitue la nature de l'idéal." Et quelques lignes plus loin comme: "L'idéal est donc la réalité retirée du domaine des singularités et des contingences dans la mesure où l'intérieur qui s'élève de cette extériorité vers l'universalité apparaît lui-même comme une individualité vivante." Mais il donne aussi une autre indication à la page 241 même si cela concerne plus quelque chose de l‘ordre de l‘acte de l‘esprit: "Maintenant puisque c'est l'esprit qui réalise lui-même sous la forme de l'apparence extérieure le monde intérieur de son contenu plein d'intérêt en soi et pour soi, nous nous demandons ce que signifie l'opposition de l'idéal et du naturel. En effet, le naturel perd ici le sens propre dans lequel on entend ce mot, car il est compris comme forme extérieure de l'esprit, et ne tient donc pas seulement sa valeur du fait d'exister immédiatement comme vie animale, paysage naturel, etc., mais aussi du fait qu'il apparaît [...] comme expression du spirituel dans laquelle l'esprit lui-même s'incarne [...] comme quelque chose de déjà idéalisé. Car s'approprier par l'esprit, façonner, figurer par l'esprit, se nomme en d'autres termes idéaliser."
En conclusion, selon Hegel, s’interroger sur l’existence de l’idéal est dans la nature est une question qui demeure sans réponse. Trouver une belle forme ou une belle physionomie n'est pas suffisant. De plus, se borner à imiter le plus parfaitement une belle forme est absolument creux. En cela, il n'est question que d'une imitation de la nature dont l'art ne rendrait que quelque chose dénué de sa dimension spirituelle. Quelques lignes plus loin dans le passage où est situé l'extrait à commenter, Hegel éclaire différent sa réponse: "maintenant, l'on pourrait imaginer qu'il suffit à l'artiste de recueillir ça et là dans le monde réel les meilleures formes et les rassembler ou, comme on le fait parfois, de faire son choix de physionomies et d'attitudes [...], en vue de trouver les formes adéquates qui conviennent à son sujet. Mais quand on a ainsi rassemblé et choisi, on n'a encore rien fait; l'artiste doit être un créateur, recourir à son imagination propre, faire preuve de discernement dans le choix des formes qui conviennent, montrer un sens profond et une vive sensibilité pour réaliser spontanément et d'un seul jet la signification qui l'anime." Cependant, on peut trouver des échos de ce thème dans une oeuvre de Balzac. En effet dans Le Chef-d’oeuvre inconnu l’artiste Frenhofer s‘exclame: « il m’a manqué jusqu‘à présent de rencontrer une femme irréprochable, un corps dont les contours soient d’une beauté parfaite, et dont la carnation... Mais est-elle vivante, dit-il en s’interrompant, cette introuvable Vénus des anciens, si souvent cherchée, et dont nous rencontrons à peine quelques beautés éparses? [...]pour voir un moment, une seule fois, la nature divine complète, l’idéal enfin, [...]mais j’irai te chercher dans tes limbes, beauté céleste! »


